07/05/2018

Ce qui a coulé Luc Barthassat, et ceux qui y ont participé

 


Devant la pauvreté pour ne pas dire l'indigence des analyses, produites par les grands médias, sur l'échec de Luc Barthassat dans sa tentative de réélection au gouvernement genevois, il est nécessaire d'en évoquer les causes profondes, moins avouables dans le landerneau politique. Passons sur quelques évidences lues ici et là, principalement nourries par la langue de bois politique ou la superficialité médiatique, pour décrypter d'une façon un peu plus pointue le sort réservé dimanche au premier paysan qui fut élu au Gouvernement cantonal.

D'abord, et pour que ce soir clair, je suis de ceux qui regrettent la non-réélection de Luc Barthassat. Au-delà de ses défauts, d'ailleurs connus bien avant son élection en 2013, j'appréciais sa franchise, sa loyauté, son optimisme et son absence de dogmatisme. Mais l'évidence commande d'avouer que Luc Barthassat n'était plus de taille à vaincre une conjonction trop grande de vents contraires, qui se sont cumulés au fil des années, et qui ont peu à voir avec le soi-disant dicastère maudit des Transports. Alors reprenons dans l'ordre chronologique.

1. L'agacement des élites. Qu'un horticulteur-paysagiste, fils de paysan, non universitaire, à l'orthographe hésitante et au franc-parler dérangeant soit élu au Conseil d'Etat en 2013 fut d'emblée insupportable pour une grande partie des élites intellectuelles du canton. Dans son camp de droite d'abord: devancer un médecin réputé, puis une conseillère d'Etat sortante aura été son péché originel. Chez ses adversaires ensuite: le rock et la moto, ce n'est pas très culturel, n'est-ce pas? Les moqueries et petites phrases pouvaient alors fleurir, relayées complaisamment par une presse qui aspire toujours à s'identifier bien davantage aux adeptes d'une culture des livres plutôt qu'ầ ceux d'une culture des champs. Certains conseillers d'Etat, bien en cour médiatique, ne se sont d'ailleurs pas privé de distiller quelques fuites habiles. Et puis en Suisse romande, on n'aime pas tant que les paysans gouvernent. A Neuchâtel, Fernand Cuche et Thierry Grosjean en ont aussi fait l'amère expérience.

2. Le style et l'hyper-communication. Le style populaire, ouvert, franc du magistrat aurait pu faire mouche s'il n'avait pas été desservi par une hyper-communication agaçante, limite insupportable. Il eut fallu au minimum faire la distinction entre vie publique et vie privée. Ok pour mettre sur Facebook 20 photos sur les journées Portes ouvertes du CEVA, ou sur le Millésime genevois. Mais en revanche, les vacances ou les concerts... Nous restons en Suisse, on demande malgré tout un peu de recul au magistrat, même s'il est populaire. Et puis tout le monde sait qu'il faut prendre connaissance de montagnes de dossiers pour bien gouverner, ce qui est peu compatible avec de la représentation permanente.

3. L'entourage et la maitrise des dossiers. Devenir conseiller d'Etat, ça monte à la tête, même des plus équilibrés. Du jour au lendemain, mille personnes vous sollicitent, vous courtisent, vous harcèlent, et 2'000 dossiers vous dégringolent sur la figure. Le rôle de l'entourage devient primordial, notamment pour délivrer l'information pertinente au magistrat. Au Secrétariat général d'un Département, il faut des personnes loyales, sensées, solides, capables d'anticiper, restituant au magistrat la vérité, quitte à déplaire. Cela s'est-il pratiqué au DETA? J'ai des doutes. La tendance naturelle des magistrats est de s'entourer de gens du même parti. Faire le tri entre les fidèles et les opportunistes n'aura sans doute pas été la qualité première de Luc Barthassat, notamment pour le prévenir des dangers de l'hyper-communication. Quant aux directions d'Offices, comme les Transports ou l'Environnement, il eut fallu mettre à leur tête des personnalités au cuir solide, à la loyauté éprouvée et à forte personnalité afin d'appliquer la politique du magistrat, si ce n'est de la lui inspirer. En 12 ans de gestion par des magistrats écologistes, ces offices ont en effet été noyautés par un personnel marqué politiquement à gauche qui n'allait pas dérouler le tapis rouge sous ses pas...

4. Les médias. Qui dit hyper-communication dit médias. Une arme à double tranchant. Dire que Luc Barthassat a été pris en grippe, notamment la RTS et la Tribune, c'est une évidence. Il faut dire qu'il multipliait les raisons pour devenir leur cible: il est de droite alors que 70% des journalistes ont le cœur qui penche fortement à gauche, il défend la mobilité individuelle alors que le dogme intellectuel dominant roule pour les transports publics et le vélo, il prône une fermeture relative des frontières (notamment pour protéger l'agriculture) alors que la doxa intellectuelle médiatique encense le libre-échange à tout va. Et surtout, offense suprême, il critique les médias lorsqu'ils lui sont défavorables. Il n'en fallait pas plus pour devenir leur tête de turc. Luc Barthassat a donc été exécuté par la presse, comme l'ont été avant lui Gérard Ramseyer, Micheline Spoerri, Michèle Kunzler, Mark Muller et Isabel Rochat.

5. L'alliance peu fiable. Croire que l'électorat PLR allait se mobiliser pour sauver le soldat Barthassat, c'était se bercer d'illusions. La priorité du PLR, c'était d'assurer l'élection de Nathalie Fontanet, la concurrente directe. On touche là aux limites des alliances, où la dynamique négative emporte toujours le maillon faible, et plus particulièrement à droite où la "discipline de vote" est nettement plus faible qu'à gauche. Pour le surplus, l'Entente, qui a longtemps fonctionné avec un équilibre de trois partis, se trouve aujourd'hui davantage marquée par une relation dominant PLR-dominé PDC. La tendance ne risque pas de s'inverser avec les résultats de cette élection. Le siège supplémentaire gagné par le PDC au Grand Conseil est davantage une non-défaite qu'une victoire, dans la mesure ou la dispersion des suffrages des formations n'ayant pas atteint le quorum (Genève en marche, Verts libéraux, PBD et divers groupuscules d'extrême-gauche) et le recul des formations jugées populistes (MCG-UDC) assurait une progression mathématique aux autres partis.

6. Le mode d'élection. Enfin le nouveau mode d'élection au Conseil d'Etat a achevé le tableau. Avant, l'électeur pouvait se contenter de voter "passivement" en glissant simplement le bulletin d'un parti ou d'une alliance dans l'urne. Maintenant, il se doit d'être actif en désignant lui-même d'une croix ceux à qui il veut accorder son suffrage. Psychologiquement, c'est une tout autre affaire, et les taches sur la réputation du magistrat deviennent rédhibitoires. C'est sans doute préférable démocratiquement, même si cela redonne aux médias un pouvoir d'influence plus considérable. C'est d'ailleurs assez piquant de le constater, au moment ou leur existence même est remise en cause. Les fossoyeurs (de droite) qui avaient sacrifié La Suisse et le Journal de Genève sur l'autel de la sacro-sainte rentabilité continuent d'ailleurs à s'en mordre les doigts...

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Commentaires

Je me suis mis à disposition de Luc Barthassat. Il m'a snobé. Pas très paysan ça. Je lui ai encore fait un appel du pied chez Décaillet en lui suggérant qu'il avait besoin d'un type comme moi s'il voulait être réélu.

Écrit par : Pierre Jenni | 07/05/2018

Très bonne analyse Monsieur Magnin, merci.

On constate que vous savez de quoi vous parlez, contrairement à beaucoup de "spécialistes" !!

Écrit par : A. Piller | 07/05/2018

Il manque à mon avis un élément à votre analyse, lié au dernier point concernant le mode de scrutin : une analyse du scrutin précédent qui avait mené à l'élection de M. Barthassat.
Comme vous le mentionnez justement, il fallait dans l'ancien système faire une acte "négatif", à savoir biffer celui que l'on ne voulait pas. Maintenant, il faut faire un acte "positif", soit choisir (croix) les candidats que l'on désire : il n 'y a plus de choix par défaut possible.
Dans le passé, cela a amené des candidats peu connus, peu charismatiques et/ou peu crédibles a être élus car "tirés" sur la liste par d'autres candidats plus forts et reconnus.
On peut penser à Michèle Künzler au Conseil d'Etat, Esther Adler au Conseil administratif de la Ville de Genève ... et Luc Barthassat en 2013 !
Je pense qu'aucune de ces personnes n'aurait réussi une première élection avec le système actuel, qui favorise les personnalités fortes et suffisamment rassembleuses.
Une partie de l'échec actuel de Luc Barthassat tient donc dans le fait que son élection initiale en 2013 relève d'un concours de circonstances favorables aux deux PDC (Dal Busco et Barthassat), présents sur une liste avec deux ténors du PLR (Longchamp et Maudet), avec le système électoral en place à l'époque. Cette constellation a disparu entretemps et le coup de 2013 (trop) favorable au PDC n'est plus reproductible.
Cela n'explique clairement pas tout, car Michèle Künzler n'a pas été réélue en 2013 avec l'ancien système électoral, Esther Alder oui ...

Écrit par : le renard politique | 08/05/2018

Excellente analyse.
Merci de l’avoir fait ...même tardivement.

Écrit par : Luy Nguyen Tang | 08/05/2018

Si tous les éléments que vous relevez font sens, il en est un qui fut déterminant pour moi et qui semble vous échapper.
Sous ses airs franc d'homme simple de la terre et près des gens, Luc Barthassat a pris goût à la fonction et s'est prêté au jeu tacite et incontournable d'obéissance à l'économie et la finance. On n'accède pas à un exécutif si l'on accepte pas cette condition de valet.
Je l'ai compris lorsque j'ai remarqué que Luc n'a jamais seulement évoqué les projets Weibel qui s'imposeront un jour tant ils sont empreints de bon sens. (http://www.gerer.ch) Pire, il est devenu le porte drapeau de la traversée autoroutière du lac qui est au mieux un luxe et au pire une aberration.
Il a donc trahi la confiance du peuple qui espérait enfin avoir un représentant intègre au gouvernement.

Écrit par : Pierre Jenni | 08/05/2018

Arrêtez de disserter, ce qui à coulé Barthassat, c'est Barthassat. Point final.

Les 5 autres "anciens" ont été réélus, malgré la législature médiocre qui vient de se terminer.

CQFD.

Écrit par : jacphil | 08/05/2018

Je suis en partie d'accord avec l'analyse. J'aime bien la "méthode" Barthassat. Pragmatique, pas de tabou, tout peut être discuté. Vous avez beau penser que les médias l'ont descendu parce que de droite, je crois pas que ce soit si simple : Maudet (pourtant de droite) a été le seul élu au premier tour. Si la presse pouvais faire une élection, ça se saurait.

Barthassat a été élu à mon avis en 2013 car sympathique. Mais sympathique ne suffit pas pour gouverner, ça se saurait (aussi ; ) )

Et puis bon on peut être pour ou contre la bagnole en ville, mais quand le peuple vote pour la préférence à la mobilité douce au centre ville, on l'applique. Et quand on a un dossier à présenter à Berne pour un tram, on le fait. C'est deux points que je ne lui ai pas pardonné et qui font que je n'ai pas voté pour lui.

Écrit par : Yannick Bravo | 08/05/2018

Vous parlez de Luc Barthassat? Vous connaissez sa famille, sa carrière professionnelle?

Vous savez qu’il a été député, puis conseiller national et enfin conseiller d’Etat.

L’élite politique, c’est plus lui que les autres.

La prochaine fois, documentez-vous.

Écrit par : Meynhardt | 09/05/2018

Cher Monsieur (ou Madame?)
Vous tombez particulièrement mal. Il se trouve que je connais Luc Barthassat depuis un peu plus de 45 ans, ainsi que toute sa famille. Je connais donc forcément très bien sa carrière politique, ses qualités et ses défauts. Vous confondez l'élite et les élus. Ce n'est pas très grave en soi. Un peu de recherche et de documentation sur les sujets que vous abordez et sur vos interlocuteurs, et ça ira beaucoup mieux.

Écrit par : Jean-Charles Magnin | 09/05/2018

Cher Monsieur (ou Madame?)
Vous tombez particulièrement mal. Il se trouve que je connais Luc Barthassat depuis un peu plus de 45 ans, ainsi que toute sa famille. Je connais donc forcément très bien sa carrière politique, ses qualités et ses défauts. Vous confondez l'élite et les élus. Ce n'est pas très grave en soi. Un peu de recherche et de documentation sur les sujets que vous abordez et sur vos interlocuteurs, et ça ira beaucoup mieux.

Écrit par : Jean-Charles Magnin | 09/05/2018

" ... Luc n'a jamais seulement évoqué les projets Weibel ... il est devenu le porte drapeau de la traversée autoroutière du lac qui est au mieux un luxe et au pire une aberration." (Pierre)

Excellent indicateur cette traversée du Lac. Le projet est tellement absurde que quiconque vient à la défendre place la capitalisation de l'immobilier de la ville et les très gros profits à court terme des promoteurs, et des entreprises de construction au-dessus du bien-être de ceux qui doivent y vivre ou se faire chier à venir y travailler.

Écrit par : Chuck Jones | 09/05/2018

Monsieur Jones, votre affirmation, exacte, nécessite pourtant une précision. C'est le projet de traversée adopté jusqu'ici par l'Etat qui est absurde.

Mais il en est un autre, celui de l'association GeReR-Genève Route et Rail, qui propose un trajet beaucoup plus direct entre l'embouchure du Vengeron et la douane de Thônex-Vallard, mesurant 9 kilomètres, alors que celui de l'Etat mesure entre 14 et 15 km. Il épargne les zones naturelles, épargne la campagne genevoise, ne pose pas les très graves problèmes géologiques que pose celui de l'Etat.

Mais surtout, son tracé direct le faisant passer à proximité de la courbe que fait le CEVA à proximité de la gare des Eaux-Vives, il permet d'associer le chemin de fer à la route, offrant un temps de parcours ferroviaire entre Versoix et les Eaux-Vives ou les Trois Chêne de 13 minutes, économisant une vingtaine de minutes sur le trajet passant par Cornavin. Il offre ainsi une contribution massive à l'efficacité des transports collectifs entre la rive "vaudoise" du lac et sa rive gauche, et plus loin la Haute-Savoie.

Et enfin, formant une boucle ferroviaire, la traversée ferroviaire du Lac permettrait aux trains venant de la côte vaudoise de desservir directement toute la rive gauche sans court-circuiter Cornavin, dont la position centrale doit être affirmée.

Comme le tracé est de 35 % plus court que celui de l'Etat, le milliard qu'il économiserait pourrait payer le surcoût du ferroviaire.

Écrit par : weibel | 09/05/2018

Un homme dont la famille a assumé des charges électives et qui a lui-même 25 ans de responsabilités politiques majeures ne fait pas partie de l'élite, fût-elle politique? Soit. Mais alors quelle est cette élite qui a coulé cet homme?

Écrit par : Bianchi | 09/05/2018

analyse pertinente Jean-Charles; la Genève calviniste a ses règles....

Écrit par : miffon claude | 09/05/2018

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